L'art de Tonia Cariffa est celui du secret

 

Il ne raconte pas, comme s'il se défiait de la parole et des erreurs où peuvent conduire ses volutes, et sans nul doute lui préfère la réserve, le silence. En lui, rien d'épisodique. Le temps y passe, si discrètement sur la pointe des pieds qu'on ne l'entend pas, ni ne l'aperçoit. Il y a certainement quelque part, une histoire, mais elle est lointaine, désertée, plus fine que les souffles de l'air.

Ce rejet de l'anecdote conduit le peintre à nous offrir des déserts, qu'un fleuve parfois traverse, insolite parmi les sables. Quelque Egypte et son Nil? Ne cédons pas aux fausses reconnaissances, puisque le réel cède tout pouvoir au songe. De ces gouaches retenons plutôt les teintes rares, les soufres, les ocres, les gris bleutés, les mauves, dont se composent des paysages ni abstraits, ni concrets, des paysages devenus l'essence d'eux-mêmes. Déserts, disions-nous? Mieux vaudrait parler d'espaces réels, transformés en un seul espace intérieur.

Parmi les dunes se lèvent des formes, des corps. Le paysage engendre des couples, qui se différencient à peine. Ces corps sur l'horizon comme des lèvres s'unissent ou s'entrouvrent. Et de grandes strates sont leur lit.

Oeuvre méditée, méditative, appelant la méditation. Le corps de la femme y fait partie de l'immensité, du cosmos. L'homme pèse sur elle de tout son poids créateur de matière. Un tableau comme Le Baiser révèle le plus simple mystère. Voici des visages; avec le minimum de signes visibles le peintre crée la plus forte présence. Dans l'estompage de l'ensemble nous retiennent d'abord des bouches, des lèvres, des regards, puis à distance l'image se creuse, se rehausse, se module. Nous croyons deviner ce qui se passe dans ces êtres, et nous l'éprouvons grâce à la lumière qui les imprègne d'or et de rosé impalpables, nous transmettant une vérité intime. On comprend alors que l'artiste se soit inspirée, amoureusement, de la lumière de Vermeer.

Ne pas trop dire, pour mieux conduire jusqu'au secret, tel nous paraît son désir. Nous sommes dans le domaine de l'allusion, non de l'expression extérieure. Aucun appel à l'effraction, mais une invite à la pénétration lente. Tonia Cariffa nous révèle le rayonnement subtil, l'aura des choses, des lieux, des êtres, la tremblante énigme de l'existence.

Max-Pol Fouchet