Il ne raconte pas, comme s'il se défiait de la parole et des erreurs
où peuvent conduire ses volutes, et sans nul doute lui préfère
la réserve, le silence. En lui, rien d'épisodique.
Le temps y passe, si discrètement sur la pointe des pieds
qu'on ne l'entend pas, ni ne l'aperçoit. Il y a certainement
quelque part, une histoire, mais elle est lointaine, désertée,
plus fine que les souffles de l'air.
Ce rejet de l'anecdote conduit le peintre à nous offrir
des déserts, qu'un fleuve parfois traverse, insolite parmi
les sables. Quelque Egypte et son Nil? Ne cédons pas aux
fausses reconnaissances, puisque le réel cède tout
pouvoir au songe. De ces gouaches retenons plutôt les teintes
rares, les soufres, les ocres, les gris bleutés, les mauves,
dont se composent des paysages ni abstraits, ni concrets, des paysages
devenus l'essence d'eux-mêmes. Déserts, disions-nous?
Mieux vaudrait parler d'espaces réels, transformés
en un seul espace intérieur.
Parmi les dunes se lèvent des formes, des corps. Le paysage
engendre des couples, qui se différencient à peine.
Ces corps sur l'horizon comme des lèvres s'unissent ou s'entrouvrent.
Et de grandes strates sont leur lit.
Oeuvre méditée, méditative, appelant la méditation.
Le corps de la femme y fait partie de l'immensité, du cosmos.
L'homme pèse sur elle de tout son poids créateur de
matière. Un tableau comme Le Baiser révèle
le plus simple mystère. Voici des visages; avec le minimum
de signes visibles le peintre crée la plus forte présence.
Dans l'estompage de l'ensemble nous retiennent d'abord des bouches,
des lèvres, des regards, puis à distance l'image se
creuse, se rehausse, se module. Nous croyons deviner ce qui se passe
dans ces êtres, et nous l'éprouvons grâce à
la lumière qui les imprègne d'or et de rosé
impalpables, nous transmettant une vérité intime.
On comprend alors que l'artiste se soit inspirée, amoureusement,
de la lumière de Vermeer.
Ne pas trop dire, pour mieux conduire jusqu'au secret, tel nous
paraît son désir. Nous sommes dans le domaine de l'allusion,
non de l'expression extérieure. Aucun appel à l'effraction,
mais une invite à la pénétration lente. Tonia
Cariffa nous révèle le rayonnement subtil, l'aura
des choses, des lieux, des êtres, la tremblante énigme
de l'existence.