Dans un clair-obscur bleuté de début ou de fin du monde, des silhouettes ocre et grises s'agglutinent en petits groupes. Pour se rassurer peut-être. Ou pour parler à voix basse de cette existence qui commence, qui s'achève. Proches ou lointaines, elles viennent se blottir dans l'espace jusqu'à y former un îlot, ou un ruisseau. Sur le tableau, sur le papier, elles donnent le la. Elles ressemblent à ces frileuses grappes humaines qui attendent dans l'aube sur un quai de gare, et qui n'ont somme toute rendez-vous avec rien d'autre que le petit matin blême de leur vie. Elles évoquent aussi ceux qui errent dans les limbes et ceux qui, depuis très longtemps, guettent au cadran de l'horloge, ou dans les yeux de leurs semblables, le moment qui les délivrera de leur corps.

     Volontiers, Tonia Cariffa peint de tels agrégats précaires de corps et d'espace. Il semble même que toute son œuvre ait ainsi le souci de rendre visible cette singulière jointure de l'être et du paysage, voire ces lieux indécis, ces figures troubles et ces moments crépusculaires où l'être même devient paysage. La peinture, on le sait, est une affaire de lisières : elle assure la transition entre le sujet et l'espace, entre le motif et le rien, entre le visible et l'invisible. Et si la poésie peut être définie, selon le mot de Valéry, comme " une hésitation prolongée entre le son et le sens ", il en irait alors de l'art pictural comme d'une silencieuse conversation entre la forme et l'informe, entre l'espace pur que nul n'appréhende et la présence contingente qui momentanément lui prête corps. Sans doute n'est-il point de travail créateur qui ne vise avant tout à articuler l'infini et le périssable.

Ces cortèges, ces foules, ces groupes de personnages qui, semble-t-il, espèrent mais ne vont nulle part, font corps sur la toile ou le papier : qu'ils le veuillent ou non, ils sont en définitive la substance sensible du monde et de la peinture. Ils incarnent, au gré de quelques touches ou de quelques traits, la quantité d'âme qu'un tableau ou un dessin est à même de retenir et de fixer. Ils prêtent une sorte de chair, ou d'épaisseur chromatique, à cela même qui nous dévore et nous éblouit. Le plus souvent réduits à leur tronc et à leur tête, les pieds dans un marais de brume, ils sortent tout juste de l'informe, ou s'en enveloppent comme d'un vêtement. Ils occupent l'espace avec timidité, ils le construisent, ou plutôt le formulent et le modulent, en le dotant de tonalités affectives et de lignes qui, pour cet art muet, équivalent à des silences ou des voix. Car ces créatures, cela est certain, ont des choses importantes à nous dire : elles apparaissent dans la peinture afin de nous entretenir de l'impossible.

De cette foule d'êtres aléatoires contre lesquels chacun de nous se cogne jour après jour sans les voir, Tonia Cariffa retient ou devine parfois les physionomies. Son tableau devient alors tel un continent de visages. A peines dessinés. Sortant de l'ombre et y retournant. Une constellation d'êtres anonymes. Une intermittence de figures saisies entre l'apparition et l'effacement. La peinture surexpose, surimprime et éclipse : elle n'offre pas un portrait mais impose un vertige. La ressemblance infinie de quiconque avec quiconque. Comme le dedans de la figure humaine. Un brouillard de traits, un brouillage d'identités. Sur le fond pastel de la toile, ces visages accueillent juste ce qu'il faut de nuances lumineuses pour exister. Hésitant à apparaître, ils demeurent là comme en réserve, ou dans une imminence de destin. C'est, à travers ce groupement de possibles indécis, tout le frémissement de la précarité humaine qui se donne à lire et relire, avec une douceur infinie. Parfois encore, les compositions de Tonia Cariffa se présentent comme purement abstraites. On y assiste alors à un simple lever d'espace. On y discerne des horizons, des clairières, des flaques et des chutes de lumière, quelques lointains bouquets de lignes et de traits, c'est-à-dire, avant tout, des concentrations et des échappées.
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Jean-Michel Maulpoix
In Tonia Cariffa, "Dossiers d'art contemporain", éd. Porte du Sud