« Présences »
Des images mouvantes qui piègent notre imaginaire. Des rêves éveillés auxquels Tonia Cariffa donne une consistance tactile et impalpable, sans jamais opter pour un formalisme radical, comme si l’affirmation trop appuyée de la réalité risquait de la figer contre-nature, de l’ankyloser et la lester de l’essentiel, l’immatérialité sensible des choses, de la nature et des êtres. Ces scènes allusives, projetées dans l’espace de la lumière et de son rayonnement, dont le champ du support circonscrit une vision toujours prête à s’effacer et à renaître, suggèrent qu’elles auraient pu être improvisées. Une lueur frileuse nous saisit, parce que nous sommes incapables d’en comprendre l’origine. Elle dénude le réel immergé dans une atmosphère énigmatique, pour n’en garder que les reliques. Ces espaces improbables dans lesquels tout semble s’évanouir retiennent les prismes tracés d’une écriture flexible, pour un impossible miroir qui nous renvoie les choses non plus telles qu’elles nous apparaissent, mais comme elles sont originellement. Une réalité intérieure.
Un lieu où s’égarent le souvenir et le désir. Chaque pastel est à mi-chemin entre l’affirmation et l’évanescence. Le poids des choses se dissout sous l’action frémissante du crayon attentif au dévoilement, à l’immanence de la révélation. L’univers de Tonia Cariffa est dans cette magie, dans ce souffle indicible qui féconde sa pensée.
Ses paysages de l’âme ignorent la pesanteur. La palette se met à l’unisson de cet infini qui se pare de couleurs azurées ou glauques, de ces tons subtils nacrés d’ocres pâles, de rose, de mauve, observés sur les grèves lorsqu’elles retrouvent leur virginité après que la mer se soit retirée. Nulle frontière, nul horizon n’endigue ici l’espace, délicatement structuré par des repères auxquels chacun donnera son interprétation.
L’œuvre chuchote. Elle vibre de ces vapeurs immatérielles qui enveloppent les formes, devenues des réceptacles aux traces ultimes de la mémoire. Elle est un paysage modulé par une lumière elle-même éclairée, apte à rendre sensible le volume de l’espace aussitôt repris dans les buées d’ouate, dans les lueurs irisées de l’aube et les brumes crépusculaires. De leur mystérieuse clarté, ne cessent de naître, et de se dissoudre, les formes, à l’unisson des rêveries dont Bachelard connaît le rôle joué sur la pensée, qu’il nous engage dans le labyrinthe de la Nature intime des choses.
Rêverie, entre les mots et les choses, comme Charles Nodier la quêtait, voilà un exercice quotidien pour Tonia Cariffa. Remonter à la source, rester à l’écoute. L'œuvre vibre de ses secrets, délivrés par quelques traits, par des masses ourlées d’une sorte de duvet que les poudres de pastel confèrent au papier. Un sfumato rayonnant, qui creuse des ondes. Une substance dense et aérienne, immobile et flottante aux constantes modulations qui conduisent le regard à créer ses propres métamorphoses. C’est par elles qu’advient le mystère.
Le ton de Tonia Cariffa est celui de la confidence. Le choral ne convient pas à celle qui a appris à ciseler les mots pour en extraire la saveur musicale. Lorsque sa main a pris le relais de la voix, elle a cherché à juguler un territoire sans l’appauvrir des richesses dispensées par un pinceau au service d’une transmutation épiphanique. La lente remontée d’une étendue mystérieuse s’accompagne des tensions chromatiques dont les éclairages colorés sont aujourd’hui contrastés. On imagine des surfaces maritimes ou terrestres, rythmées de creux, de brisures qui obéissent aux tensions originelles, aux forces vitales. Le pastel écrase, caresse le papier, l’effleure. Un mirage suggère des collines surmontées d’écharpes de brouillard, des frondaisons, des cavernes, un océan dont l’horizon fuit dans l’infini. Où mène-t-il ?
La prosodie de Tonia Cariffa entretient un face à face avec elle-même. Dans l’exploration qu’elle poursuit, elle retrouve des visages, une présence de la chair. Apparition d’un profil, d’un nez, d’une bouche, d’un regard. Ici un paysage anthropomorphe, plus loin un portrait dont le cadrage donne une piste par un fléchissement imperceptible qui exprime une attitude recueillie. Une émanation sensuelle discrètement retenue sourd de ces visages comme la brume absorbe les arêtes franches, les angles trop écrits du paysage. Ces épures s’effacent dans la peau silencieuse de la lumière balayant la surface de ses fluorescences solaires dont le pastel est l’interprète le plus infaillible. Reculons-nous et voici le visage qui nous cherche de toute la profondeur de son regard.
Il faut la ferveur d’un métier exercé dans la grâce pour parvenir à une œuvre dépouillée dans sa lisibilité mais riche de cette lecture plurielle qui nous donne l’illusion de participer au secret de la création. Ce don est rare, Tonia Cariffa l’a reçu.
Lydia Harambourg, 2009
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